L’appartement deux sans trois

Avant, je pensais qu’elle était simple, la vie. Qu’il nous suffisait de boire, de manger correctement et de travailler pour que tout soit parfait. Maintenant, je comprends qu’elle est cruelle et je suis sûr que tout ce qui est cruel ne peut être simple.

J’ai grandi en milieu rural. Là, l’accès à l’éducation de qualité était réservé à une poignée d’individus. J’ai commencé l’école très tard. À 13 ans, je crois… Je n’ai pas eu la chance d’aller au-delà de la neuvième année. Je grandissais et j’avais des responsabilités. Mes parents étaient malades et j’étais l’aîné. Je ne pouvais pas rester les bras croisés ; il me fallait trouver du travail.

Je suis donc entré à Port-au-Prince pour la première fois. Ne connaissant personne, je n’avais qu’un but ultime en tête : trouver du travail. Au début, ce n’était pas facile du tout. J’avais un peu d’argent, je trouvai une petite chambre à coucher à louer dans un ghetto. Entre la promiscuité des habitants, l’odeur nauséabonde de fatras et les rues qui empestaient la crasse et le désespoir, j’étais à l’étroit.

La journée, j’allais au Centre-ville. Là, je passais de petits boulots en petits boulots. Vendeur de boissons rafraîchissantes, serveur, assistant-mécanicien, livreur pour le Nouvelliste, le journal principal du pays… Bref, je faisais un peu de tout. Au cours de cette période, je rencontrai Boudine, un riche propriétaire de la ville. Je lui livrais son journal chaque matin et de temps en temps, nous discutâmes de sujets de nos vies quotidiennes. Malgré le fait que j’étais pauvre, il ne me prenait pas de haut, Boudine. Il me traitait d’égal à égal. Cela lui valut ma loyauté. Avec le temps, nous devînmes de très bons amis.

Quelque temps après, il me proposa un boulot dans l’un des nombreux immeubles qu’il possédait. Mon sérieux au travail me valut son respect. J’eus un meilleur salaire et je gravis petit à petit les échelons. Il me nomma par la suite, gérant de l’un de ses immeubles : un complexe d’appartement. Les locataires du dit immeuble me semblaient calmes. Majoritairement jeunes, ils paraissaient être des gens de la classe moyenne et des petits-bourgeois sans trop d’histoires.

Il y avait parmi eux un couple de lesbiennes. Ah ! De toute ma vie, je ne crois pas avoir vu des gens beaucoup plus amoureux. Il leur suffisait simplement de rentrer dans une pièce pour que tout le monde à l’intérieur ait l’impression de vivre en direct un Telenovela. Quelquefois, on avait l’impression que tout était calculé, mais cela paraissait tellement naturel, qu’au final, on se perdait et finissait par s’avouer que c’était réel… leur conte de fées était réel. Et comme dans tout conte de fées, il avait fallu qu’il y ait un méchant.

Justine, l’une des deux jeunes femmes, entretenait une sorte de relation malsaine avec un homme qui vivait dans l’appartement d’en face : Xavier. Ils étaient tout le temps-là à s’envoyer en l’air un peu partout dans les couloirs de l’immeuble et dans l’appartement de Xavier. Une chose était sûre : Xavier ne m’inspirait guère confiance. Ce bonhomme sentait la cruauté. Il avait un regard froid. Justine avait déjà quelqu’un qu’elle aimait. Il était évident qu’elle ne voulait en aucun cas se séparer de Claire, sa compagne. Mais comme tous les gens qui avaient déjà tout, il lui fallait encore plus. Il était évident que Claire allait finir par tout découvrir.

J’étais gérant d’un immeuble, c’était mon travail de savoir ce qui se tramait entre les murs, mais surtout de prévoir à l’avance comment cela allait finir, afin de vérifier si cela pouvait représenter une éventuelle menace pour la sécurité et la tranquillité des autres locataires. Si ce n’était pas le cas, je devais continuer à vaquer à mes occupations comme si de rien n’était, si par contre, un éventuel danger devait se présenter, je devais faire en sorte de limiter les dégâts. Le tout devait toujours être fait de la manière la plus discrète possible. Boudine détestait les scandales ; il avait toujours été clair:

« Si des gens sont trop bruyants, vire-les au plus tôt, avant que cela dégénère ! Je ne veux en aucun cas, que la Police ou la Presse viennent l’un de ces jours fouiner dans mes affaires. »

Des semaines passèrent. Je sentis qu’une chose m’avait échappé dans cette histoire. Mon intuition me disait qu’elle était cruelle. Je prêtais attention un peu plus et je remarquai que Claire avait changé. Elle ne parlait plus comme avant dans les couloirs et ne me souriait plus au passage. Son regard était devenu sombre et triste. Elle paraissait avoir vécu un traumatisme assez récent. Je pensais qu’elle avait appris pour la liaison de sa compagne, mais je compris assez rapidement que j’avais malheureusement tort.

Une fois, alors que j’étais derrière elle, elle avait croisé Xavier dans les couloirs et elle s’était recroquevillée dans un petit coin comme un chien battu qui croise son assaillant de toujours. Cela sentait le viol ! Le regard haineux et la menace du poing que Xavier lui fit, rendit tout limpide : il y avait un violeur dans mon immeuble. Je n’avais pas de preuves, mais je le savais. J’avais le flair pour ce genre de chose !

Je me suis demandé comment cela était possible. Comment l’avocat avait pu laisser un type signé un contrat d’allocation dans l’immeuble que je gérais, sans tout au moins mener une petite enquête !? Il savait pourtant à quel point j’étais méticuleux ! On est toujours mieux servi par soi-même, je décidai d’agir en utilisant mes contacts. J’avais un ami enquêteur dans la police nationale qui me devait un petit service. Je lui demandai de vérifier s’il y avait un certain Xavier Chérestal dans les dossiers de la PNH.

Le lendemain de mon appel, je vis Justine pénétrer dans l’appartement de Xavier une bouteille noire en main. À cause de mes doutes, j’avais gardé un œil sur lui. C’était pour moi une petite précaution en cas d’éventuelle confirmation de mes doutes. Je savais qu’il n’était pas dans son appartement, je l’avais vu sortir un peu plus tôt. Sur l’instant, je préférai continuer ma ronde. Après tout, je les avais déjà vus ensemble, Justine et lui, peut-être que, ne se doutant de rien, elle continuait à le voir. Mon métier de gérant exigeait que je sois aveugle, sourd et muet, je ne pouvais pas faire de vagues, ni parler de mes doutes.

Cependant, bizarrement, une chose m’intrigua pendant toute la journée : la bouteille noire entre les mains de Justine. Je n’en connaissais pas le contenu, mais on aurait dit que je l’avais déjà vu quelque part. Résultat : au cours de la nuit, j’eus un cauchemar. J’avais rêvé de Blacki, un chien que je possédais lors de mes premières années à Port-au-Prince. Je prenais beaucoup soin de lui et en retour, il était là pour moi et m’était loyal. Plus qu’un compagnon, c’était aussi un ami. J’avais rêvé du jour de sa mort. Sursautant en plein milieu de la nuit, je me dirigeai vers la cuisine et allai boire un grand verre d’eau. Et alors que je buvais tranquillement mon eau, un souvenir m’était revenu. Je faillis m’étrangler !

La bouteille dans la main de Justine était la même bouteille de laquelle le vétérinaire avait tiré un poison pour tuer Blacki quand il avait attrapé la rage. Cette image m’avait torturé pendant des mois. J’avais perdu un ami, le moyen que mon cerveau avait trouvé pour faire son deuil était de se souvenir de tous les détails de cette journée. La vie peut être tellement bizarre, parfois ! Je ne fermai plus l’œil de la nuit. J’étais inquiet et je m’attendais au pire.

Chaque jour, il sortait de l’immeuble aux environs de 8 h pour aller travailler. Le lendemain matin, pour la première fois depuis qu’il avait loué l’appartement, il ne l’avait pas fait. Aux environs de 11 h, j’allai frapper à sa porte pour vérifier que tout allait bien. Personne ne répondit. Je n’insistai pas. Bien plus tard dans la journée, je découvris qu’il n’avait pas récupéré son journal. Je ne pouvais pas lâcher prise sur mes doutes, je suis donc allé vérifier les enregistrements des caméras de surveillance : il était rentré chez lui au cours de la soirée et n’était plus ressorti.

Je vérifiai l’heure : il était déjà 15 h et encore une fois, c’était une première pour lui. Je n’avais pas besoin de plus. Je fonçai vers son étage en trombe, avec un double des clefs et ouvrai la porte. Je pénétrai chez lui prudemment et le trouvai assis sur une chaise devant son bureau, semblant ne pas avoir conscience qu’une personne était son appartement. J’avançai vers lui en l’appelant. Il n’y eut pas de réaction, il était déjà raide mort. J’appelai immédiatement Boudine. Il débarqua dans l’immeuble avec des policiers et un juge de paix et en un temps record, ils avaient déplacé le corps pour l’amener à la morgue. Avant de partir, Boudine me précisa :

– Pour les raisons que tu sais déjà, les rapports de police diront que c’était une crise cardiaque. Toutefois, je compte sur toi pour me dire ce qui s’est réellement passé !

Je savais déjà ce qui c’était passé. On l’avait tué… Justine l’avait tué. Toutefois, je ne pouvais pas en parler à Boudine sans avoir tout démêlé. Le surlendemain, j’appelai mon ami policier au téléphone. Il décrocha, j’entendis sa voix au bout du fil.

– Marc, comment vas-tu ? Tu m’appelles sûrement pour l’affaire que tu m’avais confiée. J’ai des informations pour toi : le type sur qui tu m’avais demandé d’enquêter, il a un casier judiciaire et avait passé sept ans en prison. Apparemment, il a été libéré pour bonne conduite il y a de cela cinq ans.

Son histoire m’intéressait, je sentis qu’il allait confirmer mes doutes. Je voulais entendre la fin.

– Et pourquoi, l’avait-on mis en tôle ? Demandai-je, connaissant déjà la réponse.

– Il avait violé une jeune femme, répondit-il.
Je tremblotai. Certaines vérités, qu’on les connaisse déjà ou pas, font souvent cet effet quand elles sont confirmées. Je remerciai mon ami et raccrochai le téléphone.

« Pauvre Claire ! » me disai-je.

Qu’elle peut-être cruelle envers les personnes gentilles, la vie! J’avais besoin d’air. Je sortis un instant.

À mon retour, je croisai Claire et Justine dans les couloirs. Elles se regardaient dans les yeux en souriant. Elles étaient belles. L’instant était magique ! Mon cœur battit la chamade… JE L’AURAIS TUÉ AUSSI, SI J’AVAIS ÉTÉ JUSTINE !

Cette histoire fait partie d’une série unique, qui sera presentée sous peu. En attendant, si vous voulez lire une autre histoire de la série, cliquez sur ce lien : https://valerydebourg.art.blog/2023/04/15/lappartement-deux-sans-trois-temoignage-2/

2 commentaires sur « L’appartement deux sans trois »

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