Noir
J’ai connu Maria et Wolf quand j’étais au secondaire. À l’époque, Maria était toute timide, le genre de fille réservée, toujours à se fondre dans la masse alors qu’elle était peut-être la plus belle et la plus intelligente de toutes. Dans un endroit public, on avait l’impression qu’elle pouvait littéralement devenir transparente. Alors que Wolf, à des exceptions près, était carrément le contraire : imposant, toujours à faire des vagues et à rabaisser les autres alors qu’il donnait parfois l’impression de ne rien avoir dans la cervelle…
Remarquer Maria était sûrement plus intelligente des actions de ce dernier. Elle allait changer sa vie et avait fait de lui un nouvel homme. Au fur et à mesure qu’ils se fréquentaient, l’influence de Maria sur lui grandissait et bizarrement, il était devenu moins con.
Elle s’était imposée malgré toutes les autres… et il y en avait tellement, qu’au début, on ne se rendait pas trop compte de la raison pour laquelle il l’avait choisie elle. Mais tout comme le jour donne sens à la nuit, à cause de Wolf, toutes les qualités de Maria étaient devenues évidentes. Elle n’était pas seulement belle et intelligente, elle était « différente » et cela faisait d’elle un être exceptionnel.
À eux deux, ils donnaient l’impression d’être l’équilibre… de se compléter. Les années que je passai non loin d’eux avaient rendu leur amour tellement fort que trouver des mots justes pour le décrire paraissait herculéen. Quelquefois, l’un arrivait à faire sortir le pire et le meilleur en l’autre ; d’autres fois, ils donnaient l’impression d’être un tout : les deux faces d’une même pièce. L’un pouvait facilement compléter les phrases de l’autre.
Ça pouvait être d’une confusion tellement inouïe que les rôles s’inversaient, sans que cela ne paraisse toxique : quand on s’attaquait à Wolf, ou quand une autre femme avait des yeux sur ce dernier, Maria devenait une vraie diablesse alors que Wolf, avec toujours comme premier réflexe de voir sa belle le moins que possible en colère, se faisait tout petit… Toujours tout petit !
« Pa fache, manman… Pa fache ! » Faisait-il toujours d’une voix douce et calme.
Dans ces cas-là, le mauvais garçon devenait gentil, alors que la fille timide et réservée mettait son costume de garce. Et ça leur allait tellement bien ! À un point tel qu’en classe de terminale, la popularité de Wolf et le fait que l’un n’était jamais loin l’un de l’autre lors des activités parascolaires, avaient fait d’eux le couple référence de quasi toutes les écoles de Turgeau.
Quand les jeunes parlaient de couple stable, leur exemple était souvent mis sur la table. Certains, bien plus susceptibles, osaient parier sur le nombre de mois qu’ils allaient encore passer ensemble, le passé de tombeur de Wolf ne jouant pas en sa faveur. Mais envers et contre tous (ou devrait-on dire : toutes !?), il avait demandé à sa belle de s’accrocher à lui, d’avoir foi en lui. Et elle l’avait fait avec tellement de force que tous ceux qui n’y croyaient pas, les uns après les autres finirent par accepter que leur amour était plus fort.
Ils continuèrent leur parcours, accrochés l’un à l’autre, à franchir les étapes de la vie ensemble, rendant son sens au mot « amour », dans sa version la plus pure et la plus belle.
Pour le bonheur de ceux qui aiment les fins heureuses, ils se marièrent et eurent des enfants. Mais toutes les fins, qu’elles soient heureuses ou malheureuses donnent toujours naissance à d’autres histoires. Le temps peut être tout autant fini, qu’infini. Il n’y a jamais de réelle fin.
Blanc
Je laissai le pays. Vingt ans passèrent quand je revins je ne reconnaissais plus les deux personnages. Pour sûr, ils étaient toujours mariés. Mais on avait bien plus l’impression que leur mariage tenait encore juste par habitude, parce-qu’à trop rester ensemble, les deux ne s’imaginaient pas ne plus l’être, ou à cause des enfants peut-être… tellement de mariages le restent sur papier à cause de ces petits êtres.
Wolf était devenu vieux, si financièrement la vie avait fait de lui un chanceux, sur d’autres points il l’était beaucoup moins, s’accrochant à un amour qui n’était plus. C’est toujours mauvais pour un couple, quand c’est seulement l’homme qui essaye de tout faire marcher. Il essayait toujours de jouer la carte financière et stabilité à chaque fois que tout allait exploser, pour se rendre compte au final, que si explosion il n’y en a pas, le nombre de petits dégâts qui s’ensuivaient, pouvait aussi changer un homme et le transformer en un être vide.
Wolf avait connu le pire: il avait perdu un enfant. Une douleur ancrée tellement profondément dans son âme qu’il paraissait ne plus pouvoir s’en défaire. Il était triste et avait perdu de son charme et de son éclat. Il ne prenait plus autant soin de son corps et de sa tenue. Maria, par contre était d’une vivacité à faire pâlir les abeilles. Elle avait pris en charme et en confiance. Peut-être trop!
Une fois, je l’avais vue et elle m’avait fait des avances. J’étais choqué. Elle l’avait compris et s’était rétracté. Mais je n’en doutais pas une seconde, car elle me l’avait fait comprendre, elle allait revenir à la charge. Je n’étais pas le premier sur lequel elle avait jeté son dévolu, je ne croyais pas que que j’allais être le dernier non plus. Maria n’était plus garce par moments, elle l’était devenue tout court. Non pas que cela me déplaisait, au contraire… Cependant, j’étais censé être un ami du couple. Et l’idée que j’allais être à la fois l’épaule sur laquelle le désespéré Wolf s’apitoyait sur son sort et celui qui se fait chevaucher rudement par sa femme me mettait un peu mal à l’aise.
C’est à cette époque que je compris que le temps pouvait changer les gens : Wolf était devenu désespéré et peu confiant ; Maria, la fille gentille et timide était devenue une belle garce et elle l’assumait entièrement; et moi, qui épiait toujours le chaos et qui avait même osé faire la cour vingt ans de cela à Maria, sans que Wolf ne le sache, évitait maintenant ses avances. Leur histoire d’amour était devenue tellement triste que venir en rajouter, même si Maria tentait bien, n’en valait même pas la peine. Le couple était bousillé, j’avais l’impression que le divorce ne tarderait pas. Je repartis à l’étranger quelque temps après.
Finalement, ce n’est pas une histoire joyeuse… Ça ne l’avait jamais été ! Ce n’est pas une histoire triste non plus ! C’est une histoire d’amour ; et dans les histoires d’amour, il y a non seulement des hauts et des bas, mais il y a aussi l’inattendu. Et tout comme pour qu’il y ait une fin, il faut toujours qu’il y ait un commencement, la fin donne toujours naissance à de nouvelles histoires. Il n’y a jamais de réelle fin !
Gris
Tout le monde s’attendait au divorce et le divorce n’est jamais venu. Des années après, quand je revins au pays, je retrouvai encore une fois une autre version de Wolf. Un Wolf tout à fait différent : pervers et ouvert, des mots qui veulent dire réellement ceux qu’ils disent !
Il m’accueillit chez lui, pendant une semaine, et Dieu sait combien de choses j’ai dû voir dans cette maison. Combien d’histoires j’aurais pu raconter. Combien Gomorrhe pouvait envier la maison des deux amoureux.
Wolf me confiait un soir que, par le passé il avait commis des erreurs, mais qu’au final il ne les regrettait pas.
« Mon ami, si pour que je sois là, à ce moment précis, avec cette compréhension de la vie et cette manière de voir les choses, il a fallu que je passe par tout ce chemin, je ne le regrette pas ! Regarde Maria et moi par exemple, nous avons vécu tellement de choses… Tellement de vies, devrais-je dire !
Je lui ai fait tellement du tort, elle m’en a fait en retour. Le jour de l’enterrement de notre fils, j’étais dans les bras d’une autre, la laissant toute seule. Je savais que j’avais merdé et que si j’étais allé voir une autre ce n’était pas dans l’objectif de lui faire du mal, mais que par ce que c’était ma manière à moi de faire mon deuil. Tout me rappelait mon enfant et lâché prise était devenu beaucoup plus une nécessité qu’autre chose.
En colère, elle avait voulu divorcer, mais je l’aimais trop. Pour qu’elle ne le fasse pas, je lui ai promis de rester avec elle quoi qu’il advienne. Résultat, elle passa plusieurs années à aller voir ailleurs. J’en souffris amèrement. Cela dura jusqu’à ce que je compris : elle ne voulait pas me quitter, elle savait que moi non plus je ne voulais pas et qu’en perdant notre unique fils, j’avais juste perdu le contrôle.
Puisque la vie lui avait fait comprendre que les règles étaient truquées d’avance, elle avait décidé de vivre selon ses propres règles. Sa vie était tellement organisée avant qu’elle avait fini par comprendre que vivre selon les règles dictées par cette foutue société et ces foutues religions ne servaient à rien. Elle avait décidé de mettre un peu de couleur et un peu de gris dans sa vie. »
Je regarde cet homme qui jadis était tellement jaloux. Il comprend que je me pose des questions, il ajoute :
« J’en ai fait autant, et regarde-moi maintenant ! Notre amour est pour le mieux parce que je sais déjà qu’aucune de ses actions ne sont dirigées contre moi. Elle m’aime et ne veut que vivre tout simplement. Savoir cela me suffit. »
Le vent avait soufflé. La vie au lieu d’être un film est de préférence une série tellement longue. Toutefois, au final, c’était bien une histoire d’amour, parce que l’amour ne suit que ses propres règles, elle est faite de nuances.