Ma divinité

Port-au-Prince, le 17 mai 1990

Becky,

Issus de milieu défavorisé, mes parents ont toujours eu du mal à m’élever, ne comprenant pas comment faire face à la crise identitaire que je vis depuis mon enfance. Pentecôtiste pendant toute leur vie, ils sont des gens honnêtes qui travaillent chaque jour jusqu’au sang, pour pouvoir payer la dîme et prendre soin de leurs proches. Exigeant très peu, ils vivent selon les prescrits des lois bibliques, dans l’espérance d’une vie meilleure après la mort.

Dès ma plus tendre enfance, plusieurs fois par semaine, nous allions à l’église, là où on nous préparait pour cette fameuse vie, pour laquelle Jésus était mort. Toute petite, je l’ai donc beaucoup aimé le petit Jésus. On m’avait dit qu’Il était d’un amour inégalable, qu’Il était éternellement bon, qu’Il avait donné sa vie pour moi et qu’en retour, il n’exigeait rien pour sa protection.

J’ai grandi dans la foi, dans une école religieuse et au sein de l’Église. Tu ne me croiras peut-être pas, mais bien avant d’avoir commencé l’école primaire, mes parents m’avaient déjà inscrit à l’école du dimanche. Là, je devais apprendre la parole divine ; ce que je fis ! Je montrai un intérêt particulier pour toutes les histoires : Joseph, Moïse, le Petit Jésus, David… Toute petite, je les connaissais déjà toutes. En plus d’être la meilleure à l’école, je l’étais aussi à l’église. Cela faisait la joie de mes parents.

Peu importe notre âge, quand on se passionne autant pour une chose, la curiosité, intrinsèque à toute passion, devient bien plus qu’une exigence. Au début, je posais des questions auxquelles on pouvait facilement répondre. Les adultes de mon entourage, étonnés de mon intelligence se plaisaient à le faire et puis, je compris que certaines réponses qu’ils me donnaient étaient floues et, innocente, j’ai voulu savoir pourquoi. À partir de là, la perception des gens de l’église avait changé à propos de moi : j’étais devenue l’enfant trop curieux.

Des années passèrent, je ne changeais pas et pour le compte, je découvris l’existence d’un nouveau mot : blasphème. Contrairement à la jeune fille que je suis, l’enfant que j’étais ne t’aurait pas dit que c’est une invention toute faite pour empêcher les gens de faire appel à leur raison, mais par contre, elle avait compris que les membres de mon église l’utilisaient pour tout ce qui dépassait leur compréhension. À trop faire face à des réactions désagréables, j’ai fini par me renfermer sur moi. J’aimais toujours Jésus, mais j’avais compris que pour le cerner comme je le souhaiterais, mes proches ne me seraient d’aucune utilité. J’allais à l’église, je priais, mais les réponses à mes questions, j’essayais de les chercher toute seule.

Je continuais d’exceller à l’école. Je ne compris pas quand je commençai à susciter l’intérêt des jeunes garçons, mais quand j’eus 9 ans, quand toutes les filles de mon entourage commençaient à accorder beaucoup plus d’importance à leur apparence quand les garçons étaient là, je comprenais pourquoi. Je regardais les animés à la télévision comme tous les enfants de mon âge. J’adorais les histoires de Princesse, mais dans ma tête, elles se passaient toujours autrement. Mon Prince était différent… tellement que l’enfant que j’étais avait finit par enfouir cela profondément en elle. À un point tel que je ne pouvais ni me l’avouer, ni même oser y réfléchir trop longtemps. À 12 ans, mes rapports avec Alexis, un garçon de l’école étaient devenus tellement étroits qu’il avait fini par m’avouer qu’il était amoureux de moi.

« Tu es tellement belle que quand tu es près de moi, je n’arrive plus à penser. Le monde autour de nous ne compte plus. » M’avait-il écrit dans un bout de papier.

Paniquée, j’étais rentrée rapidement chez moi. Aucun son n’était sorti de ma bouche. J’étais très certainement flattée, mais je me suis rendue compte que si je devais décrire comment je me sentais quand Kenya, une jeune amie qui fréquentait mon église, était près de moi, c’était exactement ces mots qui conviendraient le mieux. Je me suis dit qu’Alexis n’avait rien de plus que moi et que s’il pouvait faire preuve de courage, je le pouvais aussi. Le dimanche d’après, quand je me suis présentée à l’église, en allant aux toilettes avec Kenya, je lui avais répété exactement les mêmes mots et avais essayé de l’embrasser. Je n’oublierai jamais le regard qu’elle m’avait lancé avant de prendre la fuite. Je perdis une amie ce dimanche-là et pour la toute première fois de ma vie, j’avais senti qu’on m’avait regardée comme un monstre.

Le dimanche d’après, honteuse, je décidai de ne plus retourner à l’école du dimanche. J’avais assisté au grand service avec mes parents. C’est là que je découvris l’histoire de Sodome et de Gomorrhe, ces deux villes qui jadis avaient été détruites par Dieu à cause des péchés de leurs habitants. On m’apprit que ma différence était une mauvaise chose, que les gens qui étaient comme moi et leurs familles se voyaient frapper par les sanctions divines, on décrivait les gens attirés par semblable à eux comme sale et dégénérés… Et ce jour-là, je me fis la promesse de ne plus recommencer !

Pendant des années, je me suis battue pour ne rien laisser paraître. Je priais de toute la force de mon âme. Je voyais combien mes parents se battaient pour moi et l’idée que je pouvais leur faire honte m’étais insupportable. J’augmentais mes visites à l’église et à chaque prière, je ne demandais toujours qu’une seule chose à Dieu : taire mes différences. Mes prières ne sont jamais montées au ciel et alors que je me battais contre qui j’étais, les autres adolescents de l’église ont décidé eux aussi de monter sur le ring.

Kenya avait dit à plusieurs d’entre eux que j’avais essayé de l’embrasser et sans que je puisse savoir comment ni quand, la perception des autres de moi avait encore changé. Au début, je faisais semblant de ne pas remarquer les regards et les chuchotements quand je passais devant eux ; jusqu’au jour où ne voulant pas répondre aux avances de l’un d’eux malgré son insistance, il me dit à voix haute sur la cour de l’église :

« W ap fè pòz sè legliz ou, pandan tout moun konnen deja se madivin ou ye.»

 » Tu fais semblant d’être une des Sœurs de l’église, alors que tout le monde sait déjà que tu es lesbienne. »

Les autres avaient entendu, ils riaient ouvertement. Honteuse, j’avais pris la fuite avec la ferme conviction de ne plus remettre les pieds à l’église. Par la suite, je ne tardai pas à fréquenter les garçons. Les chrétiens sont en général des spécialistes du commérage, je savais que l’histoire avec Kenya allait finir par arriver jusqu’à mes parents. Je me suis dit que même si j’étais trop jeune, fréquenter les garçons était le seul moyen de calmer leur colère quand il finirait par apprendre ce qui s’était passé à l’église et qu’en plus c’était peut-être le meilleur moyen de me défaire de cette partie de moi en n’étant pas le monstre que les autres avaient regardé dans la cour de l’église.

Il y eut d’abord Alexis. Malgré tous les efforts que je faisais, je ne ressentis rien pour lui et lorsque pour la toute première fois, il m’avait embrassé, tout ce que j’avais en tête, c’était que sa salive était maintenant dans ma bouche et que je devais absolument m’en débarrasser. Je souhaitais de toutes mes forces que cette sensation allait changer avec le temps, mais rien n’était fait. Je décidai donc de le quitter et d’essayer avec d’autres… J’eus trois autres petit amis par la suite, mais j’ai été obligé de m’avouer que cela n’allait pas marcher. Je ne ressentais rien et à trop m’efforcer, j’ai fini par être dégoûtée de tout contact physique trop intime.

Raison pour laquelle je me concentre entièrement à mes études depuis. Je me suis dit qu’en travaillant avec beaucoup d’acharnement aucune autre chose ne pourrait avoir de l’importance. Je n’avais pas compris que me battre contre qui j’étais est une cause perdue d’avance. Cela avait marché pendant plusieurs années, mais ensuite, tu t’es inscrite à l’école et cette partie de moi que je répulsais est devenue incontrôlable.

Chacun de tes gestes, chaque sourire, chaque regard et chaque mot que tu prononces m’ont fait sentir combien ma résistance est vaine. Je n’arrive plus à penser à autre chose. Tu es dans ma tête la journée et dans mes rêves la nuit. Je t’aime et suis obsédée par toi. Je sais que tu ne me croiras peut-être pas, parce que tu m’as regardé dans les yeux, tu m’as dit que tu me voyais, tu m’as embrassée et comme une conne, je t’ai repoussée. Mais depuis, c’est comme si mon monde était vide… je fais des crises de panique et j’ai littéralement l’impression qu’on est en train de m’arracher le cœur de la poitrine. Je me suis rendu compte qu’en vérité, ce n’est pas toi que je fuyais, mais moi-même.

Et puis j’ai réfléchi : je n’ai pas demandé à être comme je suis, je ne l’ai pas souhaité non plus. Je sais ce que les gens pensent… C’est d’ailleurs pourquoi j’avais voulu taire mon identité. Mais je sais aussi que je suis amoureuse de toi et si je peux ressentir cet amour avec autant de force malgré tout, je suis convaincue que je ne commets rien de mal. Parce qu’on m’a répété que Dieu est amour et qu’Il a horreur du mal. T’aimer ne peut donc que me rapprocher de Lui. Voilà pourquoi aujourd’hui, je prends tout mon courage à deux mains pour te raconter tout cela. Grâce à toi, je sais que je ne suis ni une dévergondée, ni une dégénérée, ni un monstre. Je suis humaine, je n’ai pas à avoir honte de qui je suis.

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, je ne suis même pas sûr que je t’enverrai cette lettre, par contre si un jour, tu la lis, je veux que tu saches que dans mes rêves les plus beaux, tu es objet de bonheur épique. Tu m’as ouvert les yeux et m’as fait prendre conscience que je ne savais pas qui j’étais. À seulement 17 ans, je pense que je me cherche encore… Mais en revanche ce que je sais, c’est que quand je te vois, j’ai littéralement le souffle coupé, mes mains deviennent moites, ma gorge sèche et mon cœur veut sortir de ma poitrine… Ce que je sais par contre, c’est que mon Prince charmant est une Princesse, que tu étais là quand j’avais besoin de toi, que tu m’as embrassée et que je me suis réveillée. Ce que je sais par contre, c’est que comme une divinité, tu es venue et tu m’as délivré de ce monde d’ombres dans lequel j’étais. Bien plus qu’une Princesse, tu es cette divinité qui a pu m’aider à me voir, à m’aimer et à avoir foi en moi. Tu es cette divinité que je veux garder pour moi toute seule… Ma divinité.

Celle dont tu es le monde !

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