Parce que je ne suis pas un pantin

« Parce que je ne suis pas un pantin « 

Si un quelconque dieu lui demandait pourquoi selon lui, il méritait de vivre à sa guise, Isaac n’avait pas de doute, sa réponse aurait été celle-là. Il regarde sa mère, Anièce, un instant. Assise à l’autre bout de la cour sur une dodine, lisant comme d’habitude sa Bible. Selon elle, la Bible est la base et l’objet de tous les savoirs. Son dieu a réponse à tout.

Anièce veut devenir évangéliste. En attendant de commencer ses études en théologie, elle a décidé depuis quelque temps déjà, de connaître le plus de versets que possibles de la Bible. Elle disait que depuis petite, elle avait senti l’appel divin, mais qu’elle a passé un bon moment à l’ignorer en essayant de continuer à vaquer à ses occupations. Elle avait connu une autre vie avant. Diplômée de la Faculté d’économie la plus cotée du pays, elle a commencée tout de suite après sa carrière à la banque. Résultat, après des années de durs labeurs, elle est actuellement directrice d’une succursale. L’un de ses titres en apparence noble, que la grande majorité de la population de ce pays pauvre dans lequel elle vit, prend pour un signe de prospérité, alors qu’en vérité, ce n’est qu’une illusion.

À force de vivre avec moins-que-rien, n’importe quoi étonne la population de ce territoire de misère. Quand on sait que la majorité vit en dessous du seuil de la pauvreté, on sait forcément que même répondre maladroitement à des besoins primaires peut être considéré comme un luxe à certains endroits. Manger du riz de misère trois fois par jour, n’est pas donné à tout le monde. Alors si déjà, tu peux répondre à cela, on te considère comme chanceux. Les gens t’inventent des richesses, des biens et une condition de vie longtemps supérieure à ce qu’il en est réellement. Et ils ne t’imposent qu’un choix : faire avec !

Anièce coule sous les prêts et depuis la mort de son mari, cela s’est empiré. Elle avait dépensé toutes les économies de la famille dans les frais d’hôpitaux. Le docteur, l’un de ses charlatans se souciant beaucoup plus de faire de l’argent que de promulguer des soins, lui avait laissé entendre que tout rentrerait dans l’ordre. Qu’avec le temps Jonathan, le beau-père d’Isaac allait se rétablir. Mais rien n’a jamais changé pour de bon, le diabète avait fini par attaquer les membres inférieurs. Et là, ils ont dû faire un prêt. Ce fut le premier d’une interminable série.

Elle entra dans ce qu’Isaac aime appeler : le cycle du capitalisme. On commence par un prêt insignifiant, pour finir dans un mouvement sans fin, prêt pour construire une maison, prêt étudiant, prêt pour investir dans une petite entreprise, prêt pour acheter une petite voiture, prêt pour payer les hôpitaux, prêt pour rembourser des prêts… Et la banque à chaque fois, exige gentiment à sa mère, à la fois un taux d’intérêt monstre et au moins cinq années de travaux supplémentaires et exclusifs. Anièce a fini par ne plus combattre, se disant souvent qu’elle ne finira jamais par payer toutes ses dettes, mais cependant, elle fait toujours de son mieux pour ne rien laisser paraître. Elle ne s’autorise aucune inquiétude devant les gens ! Elle est la servante de Dieu, aime-t-elle dire ! S’armant toujours des évangiles de Mathieu 6:33 quand il faut penser à ses déboires :

« Mon Dieu pourvoira à tous mes besoins, au moment qu’il trouvera juste, les enfants ! »

Et pour faire face à ses problèmes, le meilleur moyen qu’elle a trouvé est d’aider les autres à faire face aux leurs. À l’église, elle participe activement à la vie sociale. Elle est membre d’une chorale qui en partie fonctionne grâce à ses propres fonds. Non pas que les fidèles de son église soient pingres… au contraire ! L’évêque indique toujours aux membres du comité qu’ils doivent mettre du leur, s’ils veulent vraiment que les choses changent.

« Il faut dépenser intelligemment l’argent du Seigneur, mes chers enfants » aime-t-il toujours répéter.

Encourageant vivement les membres du comité et les fidèles à y mettre du leur encore et encore sans que cela ne s’arrête. Il leur répète que s’investir dans les projets de l’église leur garantit la réussite… la réussite à l’examen du ciel. Et les fidèles bluffés commencent par investir leur temps, ensuite, ils investissent leur argent et enfin leurs âmes et tous leurs êtres. Ils rentrent ainsi dans un état second d’inconscience, ne leur permettant pas de remarquer qu’alors qu’ils s’investissent en risquant leur perte et celle de leur famille, l’évêque, lui et ses enfants, n’ont jamais utiliser la même voiture 3 années de suite.

Anièce n’a sûrement jamais vu l’un des fils de l’évêque déposer de l’argent de la corbeille à offrande, se dit Isaac. Isaac ne pense pas qu’elle s’en souci vraiment. L’important pour elle est d’aider. Et comme si porter les charges de bon nombre de gens de sa famille et de quelques voisinages du quartier ne lui suffisait pas, il fallait qu’elle cherche plus. Pour la chorale, pour faire à manger aux plus démunis, pour aller prêcher la bonne nouvelle dans les provinces, pour financer les activités de l’église, pour être à l’église au moins 3 fois par semaine quand c’est le calme, etc.

Isaac regarde encore une fois Anièce. Il respira profondément. Et elle dans tout ça ? Pense-t-elle seulement à elle-même. Se rend-elle seulement compte que personne ne l’aide à remonter les pentes ? Et qu’à force d’aider tout le monde, elle a fini par oublier ce qui aurait dû passer au premier plan : elle-même. Il s’approcha de sa mère :

« Tu as mangé, man ?

Non chérie. Aujourd’hui, je jeûne jusqu’à midi. Et toi ? »

Isaac, contrarié, ne répond pas. Depuis la mort de Jonathan, Anièce à de sérieux problèmes d’alimentation et en plus, elle est à la phase un d’un cancer. Elle suit un traitement, mais elle paraît calme, et ose répéter parfois que c’est sa punition pour avoir fumé deux ou trois cigarettes dans sa jeunesse. Elle ne mange que très rarement faute à un manque sérieux d’appétit. Isaac en avait parlé à son docteur. Ce dernier lui avait prescrit des médicaments, mais malheureusement, jusqu’à présent, il n’y a aucune amélioration. Anièce n’aime ni parler de ses problèmes, ni laisser son fils s’inquiéter pour elle. Elle sait que ce dernier l’aime énormément et que s’il apprend que le traitement ne faisait pas encore effet, il risquait d’aller demander des comptes au docteur. C’est le troisième traitement qu’elle essaie. Alors elle se cache derrière son dieu… Son dieu, ses jeûnes, ses heures d’églises, ses louanges, les problèmes des autres et sa foi, alors que ses problèmes de santé sont très sérieux.

Selon Isaac, la raison pour laquelle l’église est directement liée au problème de ce pays n’est pas seulement le fait que les mains de ses dirigeants fassent partie quelques fois de celles cachées derrière les crises, mais c’est aussi cette putain de question de « foi » qu’elle prêche et qui empêche les gens de se focaliser sur les problèmes. À force d’espérer fermement une vie après la mort, les gens, dans cette partie du monde, ont fini par oublier qu’ils étaient en train de vivre maintenant. Qu’espérer d’une population nègre dont les fils ont oublié que cette même foi par laquelle elle jure a été le prétexte des blancs pour exterminer ses pères ?

Les jours continuent d’avancer, la misère aussi, tout le monde se demande pourquoi la vie ne s’améliore pas, alors qu’en vrai, tout le monde connaît déjà la réponse : nous sommes devenues un peuple de résigné. Alors comme Anièce, lorsqu’on doit affronter les problèmes nous nous cachons derrière la foi. Et l’église, en plus d’avoir créé le concept, donne aussi le ton. Et tous, nous faisons avec. Parce que le ciel est tout ce qui nous reste… Le seul bien que ces fichus dieux ont bien voulu léguer à la majorité.

Isaac regarde sa mère. Elle paraît calme. Elle a toujours connu Jonathan. Qu’elle arrive à avancer sans lui est en soi un petit miracle. Isaac est obligé de s’avouer que l’église est l’ancre de sa mère, et que grâce à elle, elle ne coule pas. Alors quelques fois, il fait profil bas et garde ses pensées pour lui.

S’il est possible de vivre plusieurs vies en une, il sait qu’il est en train d’en vivre au moins deux à cause de sa personnalité contradictoire. Qu’au fait, alors qu’il paraît aux yeux de tous comme celui qui ne peut résister à l’envi de pointer du doigt tout ce qui, à son sens n’est pas correct, il est aussi en même temps celui qui sait faire silence pour ne pas choquer et pour protéger les siens… Ne serait-ce que d’eux-mêmes ! Pour ne pas qu’ils paniquent s’ils réalisent que leur point d’ancrage n’est pas réel.

Isaac n’imagine pas sa mère sans son église. Sa vie a toujours été construite autour de l’église et de Jonathan. Le dernier n’étant plus, il a compris que le mieux est de la laisser au calme en évitant le plus que possible les sujets sur la foi avec elle.

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