Une dame avance dans les ruelles quasiment vides, habillée de morceaux de soie, toute sale. À tue-tête, elle crie :
« À bas la richesse ! À bas la pauvreté ! »
Elle paraît ne pas trop se soucier qu’on l’entende ou pas. Comme quelqu’un qui parle beaucoup plus pour extérioriser ce qu’il ressent, que pour retenir l’attention des gens. Tout au long de son déboulé, elle fait des gestes qui partent dans tous les sens et de temps en temps, elle s’arrête pour danser et chanter à tue-tête :
« Lamizè m pa pè ou
Lavi di m pa pè ou
Esklavaj aboli
Se konnya k pral gen lavi »
( Misère, je n’ai pas peur de toi
Vie dure, je n’ai pas peur de toi
L’esclavage est aboli
C’est maintenant qu’il y aura vie)
Quelques fois, des souvenirs semblent remonter à la surface et ces fois-là, son regard devient tellement douloureux qu’on ne saurait décrire ce que l’on voit dans ses yeux. Déjà qu’enterrer un seul enfant est un supplice pour une mère, en enterrer deux d’un seul coup, plus trois de ses frères ne saurait être expliqué. On ne saurait se mettre à sa place, alors on ne dit rien.
Elle continue à avancer tout doucement, suivant un rythme qu’elle seule connaît tout en prononçant ses phrases fétiches :
« À bas la richesse ! À bas la pauvreté ! »
Elle se souvient de son père, un esclave des champs qui, à force de voir ses proches partir pour le Pays sans chapeau un par un, avait fini par dépérir à son tour. Non pas par la main des blancs, ses assaillants, mais plutôt de chagrin. Impuissant face aux mauvaises conditions de vie de ses semblables, il avait planifié de rejoindre la résistance dans les mornes, là où les noirs sont libres et où les blancs sont bannis.
Il s’était dit que là, il allait pouvoir s’organiser afin de revenir libérer ses proches. Mais 5 fois, il avait essayé et 5 fois, il avait échoué. La première fois, on lui avait coupé un doigt, les trois fois suivantes aussi. Mais la cinquième fois, son maître s’était dit qu’un seul doigt ne suffirait plus et il lui avait privé des deux pieds. Elle se souvient que son père avait préféré mourir, mais ça aussi, on n’avait estimé qu’il ne le méritait pas.
Aussi mauvais que peut-être un acte, il est toujours possible d’en tirer du bon. Elle avait pu passer un peu plus de temps avec lui, avant qu’il ne meurt et ces instants font partie de ses plus beaux souvenir d’enfance. Il lui avait appris les secrets des plantes médicinales, il lui avait aussi appris à se défendre. Selon lui, seulement naître avec la peau noire ici-bas nous exigeait de nous préparer à nous défendre. Quand on était aussi une femme, le danger se multipliait. On devait au moins tripler de vigilance.
Elle se souvient qu’une fois, son père lui avait dit que les lwas étaient venus à lui et qu’ils lui avaient dit qu’elle était destinée à de grandes choses. Que sous ses yeux, des noirs libres fouleraient le sol. Il lui avait décrit une terre où tous les hommes seraient égaux et elle avait passé sa vie à croire en ce rêve.
Après la mort de son père, ses frères et elle avaient pu rejoindre la résistance dans les mornes. Elle faisait de son mieux pour prendre soin des blessés et de temps en temps, quand les circonstances l’exigeaient, elle prêtait aussi assistance aux combattants.
Les années s’écoulèrent petit à petit, la résistance avait conquis les territoires de Saint-Domingue. Elle avait pu à sa manière aider les plus grands : Boukman, Toussaint, Makandal… De camp en camp, de combat en combat et de victoire en victoire, elle était restée brave. Elle avait rencontré son homme dans les camps. Elle lui avait donné trois fils et avait fait de son mieux pour leur inculquer des valeurs :
» Votre couleur est symbole de liberté, elle brille de mille feux. Votre couleur est symbole de résistance, elle doit toujours rester l’objet de votre fierté. Si un jour, on vous répète que vous êtes inférieurs, mettez leur vos poings sous le visage. Vous n’êtes pas faibles. Vous ne valez pas moins que les blancs. Vous êtes des hommes. «
Et puis un jour le grand rêve de son père était devenu réalité : la liberté est venue. Et elle a coûté tellement cher… Des familles entières ont péri pour la cause… la seule qui en valait vraiment la peine. Elle avait perdu deux de ses trois fils, elle avait perdu ses frères, mais elle n’avait pas perdu sa foi en la cause. Elle était restée auprès de Dessalines envers et contre tous et ce dernier avait fini par triompher.
Comment expliquer combien son combat allait avoir des impacts sur toute l’histoire de l’humanité ? Comment expliquer que parmi tous, c’était le plus grand ? Nous à qui on avait enlevé toute humanité, libres… égaux aux blancs. Elle avait voué une dévotion sans bornes à l’Empereur… une reconnaissance éternelle.
Revenant de ses pensées, elle est prise d’une soudaine peur. Elle prend la direction du Pont. D’un côté de la rue, des enfants jouent avec l’uniforme d’un membre de l’armée, un haut gradé. Elle continue à avancer. Elle trouve deux corps par terre, laissés aux chiens comme des vulgaires animaux. Elle pleure de douleurs et crie de toutes ses forces. Son cœur ne tiendra peut-être pas le coup cette fois…
Elle cherche des morceaux de toile et enveloppe les corps. Avec le peu de force qui lui reste, sous les regards immobiles de tous, elle avance avec eux. Elle tourne les yeux, regarde l’assistance avec pitié et lance :
« Et c’est moi que vous traitez de folle !? ».