Les parents finissent toujours par décevoir leurs enfants, c’est inévitable. Cependant, rien ne dit qu’ils doivent commencer à le faire tôt. Mon père fait partie de ceux-là, ceux qui l’ont fait très tôt. Du plus, loin, que je me souvienne, il m’a toujours détestée. Et jamais, au grand jamais, il n’a raté l’occasion de me le prouver les rares fois que je le voyais. Un jour, il m’avait dit :
« On devrait mettre en prison les femmes qui a un moment de leurs vies ont fait exprès de tomber enceinte pour emprisonner un homme. Transformant ainsi à jamais la vie de ce dernier en le forçant à décider de ce qui est le mieux pour un être qu’il ne voulait même pas. »
C’était clair, il ne me voulait pas !
Ma mère l’aimait trop… beaucoup trop. Lui, non ! À l’exception des charmes de la pauvre, rien en elle ne lui plaisait. Elle le savait, et l’avait toujours su. Elle a tenté l’impossible pour le garder, mais toute chose a un coût, et l’impossible ne fait pas exception à la règle. Tout d’abord, elle s’est offerte à lui comme elle ne l’avait jamais fait avant. Elle voulait qu’en pénétrant son corps, il pénètre aussi son âme. Elle voulait qu’il le comprenne. Qu’il sache que tout n’était rien sans lui ! Qu’il sache qu’il était son tout et qu’elle voulait en être autant pour lui. Ce qu’elle n’avait pas compris à cette époque, c’était que même la meilleure baise au monde ne garantissait pas à une personne l’amour d’une autre. Quand elle l’eut compris, elle tenta autre chose.
Chez nous, dans les Caraïbes, les gens aiment dire : « A le cœur d’un homme toute femme qui a le contrôle de son ventre. » Elle tenta donc de l’amadouer avec la nourriture en osant espérer que tout comme un chien, mon père ne cesserait jamais d’être reconnaissant envers la main qui le nourrit. Elle le gâta. Il ne travaillait pas à l’époque, donc à longueur de journée, il pouvait se gaver des mets que préparait ma mère qui était l’une des meilleures cuisinières du pays.
Une fois, dans une interview, un journaliste lui avait demandé le secret de ses plats. Il se disait qu’il y avait peut-être un ingrédient secret ! Elle lui avait répondit qu’il n’y avait aucun secret et que ses plats étaient aussi bon parce que tout ce qu’elle faisait, elle le faisait avec amour !
Ma mère avait tort, ce n’est pas parce qu’on fait les choses avec amour qu’ils sortent forcément bien. L’amour ne se dompte pas. On ne décide pas où il doit être ou pas. Il vient s’imposer et fait sa loi. Là où il y a de l’amour, il y avait forcément un secret. Tout comme son corps, les plats de ma mère n’ont jamais rendu amoureux mon père. Quand il n’était pas ailleurs, sa tête et son cœur l’étaient. Elle a donc fait plus : elle a fait en sorte de tomber enceinte de lui.
Un enfant crée un lien à vie entre deux êtres. Il peut tout apporter ; il arrive aussi qu’il emporte tout ; mais quoi qu’il en soit, il est un ancrage, un petit être qui a en lui un peu de chacun. Ma mère s’est dite : « Être enceinte de lui, c’est le piéger. Il ne pourra plus partir. Il sentira qu’il a une dette envers moi parce que je lui ai fait don d’un être bien-aimé. Il se souviendra que le bonheur de ce dernier dépendra de lui et pour cela, il m’épousera et m’aimera ». Mais je suis née, et rien de tout cela n’avait été fait. Mon père est parti avec la ferme conviction de ne plus revenir et de la laisser seule, avec la gamine que j’étais.
Des mois passèrent, et l’amour que ma mère lui portait ne diminua point. Envers et contre tous, elle guettait avec impatience le retour de son bien-aimé. Se faisant belle, chaque matin, en espérant sa venue, mais s’endormant toujours chaque nuit avec moi comme unique compagnie.
Quand j’eus sept ans, lassée d’être seule, elle laissa entrer une autre personne dans sa vie, un homme : Carlo. Elle n’était pas amoureuse de lui, mais comme tout bon « bluffeur » il donnait l’impression qu’il se souciait d’elle et elle sentait qu’elle en avait vraiment besoin. Tout être à un moment donné à besoin de se sentir aimé pour ne pas sombrer. Il a frappé et elle l’a laissé entrer, pensant qu’une présence paternelle me ferait le plus grand bien. D’autant plus que l’idée de mettre au monde un autre petit être la tentait beaucoup.
Un jour, alors qu’on regardait un film au salon, lui, maman et moi, maman s’endormit au beau milieu. Sursautant et remarquant que le besoin de dormir était plus urgent que ce qu’elle pensait, elle rentra dans sa chambre, me laissant seule avec mon beau-père. J’étais assise par terre et lui sur le divan. Il m’invita à venir m’appuyer sur ses genoux. Pour que je sois beaucoup plus à l’aise, avait-il dit ! Je venais à peine de fêter ma huitième année. Il était si gentil et me montrait tellement d’attention qu’il n’y avait aucune raison que je me méfie. Je vins m’appuyer contre lui. Quelques minutes après, il commença à me parler sur un ton que je ne saisissais pas trop, d’une voix que je ne lui connaissais pas non plus. Par contre, il me posa des questions que je ne trouvai nullement bizarres :
« As-tu déjà mangé ? »
« T’es-tu rassasiée ? »
« Voudrais-tu que j’aille te chercher autre chose ? »
Je répondis que ça allait. Il se déplaça quand même et alla me prendre un bol d’ice cream au frigo. Les enfants ne refusent jamais une glace. Je la pris et commençai à la déguster. Lui, pendant ce temps me toucha les épaules et commença à me les masser. Je n’avais jamais eu de père, je ne savais donc pas comment un père agissait avec sa fille. Comment il pouvait la toucher ni ce qui était correct ou pas. Et puis ce n’était rien, vu qu’il était celui qui s’approchait le plus de l’image paternelle que j’avais. Je le laissai faire et continuai à manger ma glace.
Il me caressa ensuite les cheveux puis il descendit pour aller bien plus bas. Il toucha mes seins… ou du moins ce qu’un enfant de 8 ans au physique normal a comme seins ! Là, je me raidis. Ma mère ne m’avait jamais touché les seins ainsi. Il se rendit compte de la réticence de mon corps. Il me tourna la tête me sourit, m’embrassa d’une manière dont un adulte n’embrasse pas un enfant, mais n’insista pas. Ce fut le début d’une longue série de touchés bizarres.
De temps en temps, quand j’étais seule avec lui, il recommença. Au fil du temps, je me suis habituée à cela, et me suis dit que c’était ainsi que les pères témoignaient de leur amour envers leurs filles : en leur caressant les seins !
Je sais que c’était à elle de me protéger et de ne pas laisser n’importe qui rentrer dans sa vie… dans nos vies; mais, loin de moi l’idée de blâmer ma mère, parce qu’en grandissant, je compris que cela aurait pu arriver à n’importe quelle femme. Après tout, si une femme ne peut pas se fier à son homme ou à des membres de sa famille, eux qui sont censés l’aider à supporter le poids bien lourd de cette vie, en qui, pourra-t-elle avoir confiance ? D’autant plus que le mal peut se présenter parfois sur une forme tellement belle, qu’il nous est très difficile de croire qu’il puisse être ce qu’il est !
Mon beau-père était la gentillesse personnifiée. De toute ma vie, jamais je ne crois l’avoir vu hausser le ton ! Ni sur les inconnus, ni sur ma mère, ni même sur moi quand, alors que comme, tous les enfants, je faisais parfois n’importe quoi. Je ne croiyais pas non plus l’avoir déjà vu dire non à l’un de nos caprices, ma mère et moi. Au contraire, il faisait plus que le nécessaire. Dire qu’il nous gâtait, était peu dire ! Le type se dépassait continuellement. Il nous sortait de temps en temps, nous achetait des cadeaux très souvent, certains, sûrement qui dépassaient ses moyens, il envoyait des fleurs à ma mère sans raison particulière, etc. Comment oser penser qu’un être aussi parfait pouvait être aussi malsain ?
Je crois qu’une fois, j’avais laissé un indice à ma mère involontairement. Mais tout comme l’enfant de 9 ans que j’étais n’avait pas compris le poids de ce qu’elle disait, la grande personne qu’était ma mère ne l’avait peut-être pas compris non plus, ou du moins, préférait penser que mes mots provenaient de l’imagination bien trop fertile d’un enfant qui, comme tous les autres, ne sait pas qu’on ne doit pas dire tout ce qui nous passe par la tête.
Faute à la surcharge due à son travail, mon beau-père était obligé de s’absenter. Nous restâmes seules à la maison pendant plusieurs jours. Il nous manquait à toutes les deux et surtout, j’avais envie d’une glace. Je me souviens avoir dit à ma mère :
« Quand est-ce qu’il rentre, Carlos. Il me manque. Je veux une grande glace, un gros bisou, et qu’il me caresse les seins. »
Ma mère aurait dû comprendre que quelque chose clochait dans la dernière phrase et qu’il fallait au moins qu’elle ouvre l’œil. Ne serait-ce que pour avoir des idées claires là-dessus. Au lieu de ça, elle en avait ri et m’avait répondit :
« Bientôt ma chérie… Il rentrera bientôt ! »
À sa rentrée, j’ai été lui sauté au cou. Et comme d’habitude, il nous avait encore apporté des cadeaux. Le soir même, les mêmes petits gestes reprenaient. Il me retouchait les seins, mais osa beaucoup plus cette fois. Le fait de lui avoir sauté au coup lui fit prendre confiance : il toucha aussi ma culotte. Une fois… Deux fois… Trois fois… Il répéta le même geste trois fois, puis ensuite, il me caressa la zone intime. Je me souviens de ce que mon cerveau d’enfant incompréhensif avait ressenti à cet instant-là. La douceur que son geste me procura me fit peut-être penser que c’était bien.
Le bien et le mal sont des sujets quelques fois difficiles pour les enfants. La limite pour eux est dans la douleur, la tristesse, les actes brusques et la colère. En-tout-cas, je me souviens que c’était à cela que je faisais la différence. Je ne hurlai pas. Je n’étais pas paniquée. Au contraire, j’en riais. Il n’insista pas cette fois. Il riait avec moi… De moi, sûrement ! Mon cerveau d’enfant de l’époque ne pouvait nullement interpréter son rire. Ensuite, il s’en alla.
Ce jeu machiavélique dura plusieurs mois avant qu’il ne passe à la vitesse supérieure. D’ici là, il entrait dans ma tête pour me manipuler. Ses méthodes étaient multiples et passaient des plus simples : il me défendait chaque fois que ma mère me réprimandât par exemple, ou me montrait qu’il se souciait de moi, aux plus compliquées : il faisait en sorte que je me dise que ce qu’il faisait était correct, que c’était bien pour mon épanouissement et que c’était ce que tous les pères faisaient à leurs enfants. Par ces actes et tant d’autres, il me montait contre ma mère… Contre moi-même !
À suivre…
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