Le journal d’un fou

J’aurais pu commencer autrement. J’aurais pu parler de tellement de choses… J’aurais pu parler de ma vie, mais je me suis rendu compte que c’était toi, ma vie. Toi, qui as mis tellement de temps à faire de moi ce que je suis. J’aurais pu parler de tellement de choses…

Je ne crois pas avoir été avant toi. J’étais déchiré à un point tel que je pensais ne plus pouvoir être recollé. Je voulais mourir ! Tu es venue, tu m’as regardé, tu m’as dit que j’avais le droit de vivre et je t’ai cru. Je n’avais ni rien, ni personne, tu as pris soin de moi, envers et contre tous. La jeune haïtienne de 24 ans que tu étais ne s’était pas soucié de ce que pensaient les autres pour ramener un jeune homme de vingt-et-un ans chez-elle… Un délinquant qui avait des pensées suicidaires.

Je n’étais pas de ton rang. Je ne le suis toujours pas encore. Je ne ressemblais pas à tes amis de la haute qui se ramenaient chez toi en voiture de luxe. Je ne savais rien des beaux quartiers. Je savais à peine lire tandis qu’à vingt-quatre ans, tu avais déjà obtenu deux maîtrises. Je me comportais toujours mal en public, j’avais des complexes, mais toi… Toi, tu t’en foutais de tout cela. Tu ne te souciais que de moi et de moi seul.

Je n’ai jamais compris ce que tu avais vu en moi. Pourquoi un beau jour une femme comme toi a décidé de fréquenter un homme comme moi. Qui plus est, je n’étais même pas sûr d’être un homme ! Il était tellement facile de trouver mieux que moi. Pourquoi tu es venue à mon secours ? Pourquoi tu m’as aidé après, en me logeant et en prenant soin de moi ? Pourquoi tu m’as choisi parmi tant d’autres ? Pourquoi tu as décidé de faire de moi le plus chanceux des hommes ?

Je ne méritais pas tout cela. Je ne te méritais pas ! Je le savais, tout le monde le savait… Tout le monde sauf toi ! Tes amis se disaient que j’étais une expérience ; que l’anthropologue en toi voulait tester les limites des lois humaines, braver les barrières des classes et réinventer l’amour. Ils se disaient tous que tu allais échouer. Je me le disais aussi ! Et pourtant, tu as réussi à faire de moi ta plus grande création : une œuvre parfaitement à ton goût.

Je me suis compris quand j’ai compris qui tu étais, quand j’ai pu voir au-delà de ta perfection et que j’ai vu à quel point les hommes t’avaient fait du tort à toi aussi. Toi, un être si parfait et si doux. À un moment de la durée, tu as compris que les meilleurs d’entre nous fort souvent ne le paraissaient pas et tu t’es intéressée aux autres et à leurs différences. Tu as pu voir au-delà ; tu as compris ce que la majorité des gens ne comprenaient pas : il n’y a qu’une seule classe, celle des hommes.

Je me suis compris quand j’ai compris qui tu étais. Quand j’ai compris que tout ce que tu réclamais, c’était que l’on te rende l’amour que tu donnes, comme tu le donnes. Avec la même force, la même passion et la même énergie. Je me suis compris quand j’ai compris qui tu étais : un être qui a été trompé, violé dans son âme. Et j’ai aimé être ta création. Aimer avec la même force que toi, tu aimes. Vivre avec la même force que toi, tu vis. Chérir chaque instant partagé en ta compagnie.

Tu m’as regardé dans les yeux et tu m’as dit que je méritais de vivre… Et je t’ai cru !
Nous avons vécu six ans, ces souvenirs sont mon bien le plus précieux. Six années incroyables où je t’ai aimé avec toute la force que mon âme me le permettait. Je me souviens encore de ton rire. De toi, assise, à travailler au salon alors que je cuisinais pour toi. Je me souviens de tes yeux, d’une lumière infinie ; de ta voix, douce comme le vent du printemps. Et je t’ai cru…

 » Vis ! « 

Je me souviens de tes mains… Que je les aimais, tes mains ! Elles qui m’ont aidé à accomplir tant de choses et qui m’ont guidé quand il m’avait fallu apprendre comment faire de toi une femme. Comment faire de nous un être complet, un symbole parfait… Elles qui m’ont appris la douceur que pouvait me procurer mes sens. Elles, tendues vers moi, à m’inviter à te rejoindre… À venir en toi. Elles qui m’ont reconstituées, qui m’ont appris à danser et qui me pinçaient avec amour quand je me comportais mal.

Je me souviens de tout. À nos jours, aucun détail ne m’a échappé. Ni au cours de ses années de bonheur, ni lorsque le malheur est venu : ce putain de cancer ! J’ai cru que j’allais craquer d’un instant à l’autre. Mais je ne l’ai pas fait. Pas de ton vivant en tout cas…

 » Cancer, stade 4 !  » avait dit le docteur.

 » … Je suis désolé, mais il ne vous reste que quatre mois, avait-il continué. »

Je ne pense pas que l’un de nous l’avait entendu dire autres choses après. Ce n’était pas un rêve, mais la vie s’était dite que nous étions trop bien ensemble. Elle avait décidé de me priver de toi et mon monde s’est mis à s’écrouler autour de moi.

« Nous allons surmonter cela ensemble » avais-tu dit.

La tête haute, toujours à réconforter les autres dans les pires malheurs… Même lorsque c’est toi qui souffrais et qui aurais du être réconfortée. Je t’ai regardé dans les yeux, tu as fait pareil, et tout était claire ; nous savions que cette montagne-là ne pouvait être contournée.

Je n’ai pas pu aborder le sujet avec toi après. J’aurais du, mais en vérité, je perdais tous mes moyens quand j’essayais ! Rien ne voulait sortir de ma bouche ! Je voulais te dire que je n’allais pas pouvoir continuer sans toi. Que j’allais mettre fin à mes jours juste après toi et je sais que tu m’en aurais dissuadé, comme tu l’avais fait avant ton dernier souffle.

J’allais t’expliquer que si je ne mettais pas fin à mes jours, ma vie allait être comme elle est maintenant : sombre, vide… Et j’allais devoir supporter la tristesse dans tes yeux. Je savais que tu ne t’accordais pas le droit d’être triste. T’infliger de la tristesse me paraissait insupportable parce que forcément, tu n’allais pas l’être à cause de ta situation, mais à cause de moi. Donc, au final, je ne regrette pas de ne pas t’avoir parlé de tout cela.

Tu voulais que je sois bien après toi. Tu m’avais laissé de quoi vivre, mais rien n’avait plus de sens.

Tu n’aurais pas dû m’imposer cela…

Je n’aurais pas dû te le promettre. Je voulais seulement que tu partes avec le sourire.

« Promets-moi de continuer à vivre, mon amour !

– Je… Je…

– Promets-le-moi. Tu le mérites !

-Je… Je te le promets. »

Tu es partie et cette conversation ne m’est plus sortie de la tête. À cause d’elle, je n’ai jamais pu trouver la force de passer à l’acte. Je ne savais pas comment vivre avant toi, tu me l’avais appris, mais maintenant que tu n’es plus là, j’ai oublié.

Tu m’as regardé dans les yeux avant de partir et tu m’as dit que je méritais de vivre. Je t’ai cru ; mais mon âme avait été forgée pour faire ta joie et ton bonheur. Il est sûrement parti avec toi…

xzyvst sa ti ka pa la ta do ba diat ja na ti…

Il est sûrement là où sa place est : près de toi !

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